
Echographies, scanners, scintigraphies, IRM... Les images médicales issues de la technologie depuis l'aube du XXe siècle ont pris une place grandissante dans notre vie quotidienne, modifiant notre conscience de nous même, notre rapport à l'Être, à la vie. Ces images du corps ne ressemblent parfois plus au corps : déchiffrer une échographie, être confronté au code des fausses couleurs d'une IRM nécessite une interprétation; Les techniques d'exploration et de représentation du corps produisent des images différentes qui permettent de voir le corps dans tous les sens et de le révéler dans sa profondeur.
Voila ce qui est à l'oeuvre dans les lithographies saisissantes de Sandrine Van Heuven: une forme nouvelle d'instrospection, de voyage au centre du corps humain. Cette approche contemporaine du corps flirte avec la tradition qui, depuis le moyen-âge lie arts et science. Mais ici, la représentation n'apporte pas en soi de connaissance, elle utilise les images de la science médicale comme matériau de la création artistique. Les lithographies de 2005-2006 nous plongent dans l'infiniment petit, évoquant l'univers neuronal, le sang, la vie cellulaire. Dans ses travaux de 2006-2007, les coupes de corps sont, à l'impression, encore morcelées, les différentes parties sont réagencées, recombinées, restructurées sur la feuille. Des gravures noires et rouges de Sandrine Van Heuven émane une poésie étrange, qui renvoie l'observateur à sa propre lecture du corps (et à l'unicité du Moi), éclatée entre cartographie organique et vision intérieure.
Sandrine Van Heuven
dessine depuis qu'elle sait tenir un crayon. La jeune Bruxelloise grandit dans la capitale Belge et, en 2001, après ses études secondaires, entre à l'Académie Royale des Beaux-Arts dans l'atelier de dessin. Elle y découvre la lithographie dans le cadre d'une option de troisième année, puis décide de se spécialiser et de poursuivre ses études dans cette discipline. Acharnée, elle ne cesse d'explorer cette technique exigeante. Aujourd'hui, elle mélange lithographie, linogravure et dessin. C'est sa première exposition en France.
Lithographie?
La lithographie (du grec lithos: pierre) ou "gravure à plat" est inventée à la fin du 18e par
un imprimeur praguois Aloys Senefelder. L'incompatibilité entre la graisse et l'eau est la base de ce procédé: l'encre, corps gras, ne se dépose pas sur une surface humide mais
est attirée par une surface grasse.
En dessinant directement sur la pierre, l'artiste graisse la
pierre au pinceau ou au crayon. Divers produits (solution d'acide nitrique, gomme arabique,
térébenthine) fixent le dessin gras, et obtiennent une meilleure hydrophilie des parties vierges. Après nettoyage de la pierre, on passe un rouleau encreur. L'encre adhère sur le dessin sans se
déposer sur les parties vierges.
Il ne reste plus qu'à passer une feuille de papier sur la pierre encrée pour imprimer le dessin.
La lithographie a immédiatement intéressé les peintres car elle leur permet d'utiliser pinceaux, crayons, plumes... Des Artistes aussi divers que Goya, Gericault,
Delacroix, Daumier, Toulouse-Lautrec, Steinlen ... lui ont donné ses lettres de noblesse.
Arts et science
Le rôle des artistes a été déterminant dans l'histoire de l'anatomie. Ses progrès ont été tributaires
de la représentation graphique de même que l'art s'est trouvé lié aux progrès de l'anatomie. L'anatomie médicale et artistique se sont ainsi nourries mutuellement, pendant près de cinq siècles en
Europe, de la Renaissance au Romantisme. Léonard de Vinci, Dürer, Rubens, bravant les interdits, ont disséqué pour comprendre le corps par souci de vérité. Pour Léonard de Vinci, le dessin est d'abord un outil de compréhension de la fonction et de la structure. Avec André Vésale, médecin flamand, et la publication en 1543 de son De corporis humani
fabrica, l'anatomie scientifique voit le jour. Les 300 planches de la Fabrica, qui explorent méthodiquement le corps, seront des modèles pour les artistes pendant plus de trois
siècles. « Aujourd'hui, libre du rapport qui l'enchaîne au cadavre, à sa fixité idéale, l'image du corps profond est
entrée dans l'ère des représentations virtuelles, des simulations sur ordinateur, des figures numérisées. L'image ne représente plus, ne copie rien. » Philippe Comar.
Mon mémoire de fin d'études partait d'une volonté d'explorer les liens que j'avais vu entre différents champs de ma vie : mes lectures d'ouvrages sur la psychanalyse, ma psychothérapie, mes lithographies et mes dessins. Je me demandais ce que nous mettions dans notre travail. Qu'est-ce qui passe de nous, dans nos dessins? Les psychanalystes analysent bien les dessins de leurs patients.
Mes lectures m'ont interpellée, car j'ai vu des rapports entre ma propre psychothérapie et les textes que j'explorais.
Mon travail en lithographie est axé sur le corps : le corps morcelé, le corps organisé comme système, structure organique. Ces images sont des coupes dans le corps, et elles sont par la suite, à l'impression, encore découpées. Ces parties sont ensuite réagencées, recombinées, restructurées sur la feuille
Ici se dépeindrait peut-être une volonté de réparation, de structuration, d'association des éléments, comme une construction de soi-même.
Mais malgré tout ces morcèlements et ces corps hors cadre, les images de base produites sont des corps parfaitement limités et cernés. C'est là que se lirait mon rapport au monde, et à moi-même.
L'enfant schizophrénique produit des dessins éclatés, désordonnés. Dans mes lithographies j'ai d'abord créé une image précise et fermée, que j'ai ensuite éclatée, volontairement morcelée et mélangée.
Une autre partie de mon travail sont mes dessins, que j'ai commencés à travailler il y a un an et demi. Le premier pas dans ce travail fut une série de dessins effectués durant le premier mois de ma thérapie. Plus ou moins un dessin par jour fut réalisé. Ce sont des émotions et des sensations qui tentent d'être figurées le plus simplement et le plus directement possible. Il était question de poser, de tracer un peu de mon être sur le papier.
Après cette série, le travail a continué d'évoluer. A la base c'était quelque chose de totalement spontané, tracé en quelques secondes, sans réfléchir. Il a été question ensuite de dessiner un parcours, un vécu, de le raconter. Je tentais de cibler certaines émotions dans mes dessins, une évolution vécue grâce à la thérapie.
J'y racontais un morceau de mon vécu psychique, de ma personnalité.
Je travaillais donc sur le psychisme dans mes dessins, directement, spontanément. Les lithographies quant à elles sont le fruit d'un travail très lent.
Elles furent longuement mûries, agencées et retravaillées.
Les dessins sont des traces, dessinées par les affects en nous. C'est la mémoire vivante en nous qui guide les mouvements de nos mains, comme elle est ce que nous sommes. Les dessins que je travaille seraient donc doublement une trace de ce que j'ai vécu, car dans nos dessins se dépeint notre manière d'être au monde et comment est le monde en nous.
Mes nouvelles productions mélangent lithographie, linogravure et dessins.
Je continue de développer les liens que j'ai commencé à entrevoir dans les différents travaux que je produis. Le mélange des techniques, des sujets, des styles de travaux sont un développement des liens dans mon univers intérieur. Car le regard que nous portons sur le monde fait immédiatement appel à des choses en nous, des souvenirs, des impressions, des réflexions, chaque découverte se raccrochant en nous à quelque chose d'autre. Je parcours mes raccords, mes connections internes, un univers intérieur.